L'homme de la scierie d'André Dhôtel

 

Une belle opportunité doublée d’une chance inestimable celle de donner à lire ou à relire ce superbe et monumental opus de Dhôtel, jamais réédité depuis 1950 et devenu introuvable ou presque. Le résultat d’une nouvelle aventure collective, commencée sous les auspices d’un simple et amical conseil de lecture, formulé peu après la sortie de Feu de tout bois et adressé, depuis sa lointaine thébaïde, par Christian Bobin, en ces termes : « Cherchez et lisez L’Homme de la scierie de Dhôtel, un de ses chefs d’œuvre. Votre cœur et ceux de vos ancêtres battront plus fort en le lisant. » 

Un conseil suivi à la lettre et un cœur qui bat plus fort, en témoigne cette note de lecture rédigée à chaud :

 

L’homme c’est Henri Chalfour.

Au tout début du livre, Henri est mort. 

Pas pour de vrai. Seulement aux yeux des autres semble-t-il et le ton est donné : « Le plus désagréable dans l’aventure de Chalfour c’est que les copains et les gens du village s’obstinaient à le considérer comme un mort ou un déterré, ce qui n’était pas tout à fait inexact, mais discourtois. »

Une sorte de Lazare qui ressusciterait d’entre les morts.

Il est vrai qu’il a disparu pendant cinq jours. Qu’a-t-il fait tout ce temps ? Il n’en sait plus rien…

Henri est mort le 14 juin (de l’année 1919).

Le récit se développe autour de cette date. Il y a un avant 14 juin et un après. 

L’homme reprend conscience, tente laborieusement de reconstituer les évènements qui l’ont fait passer de vie à trépas. Il n’y parviendra qu’à l’issue d’un long et patient travail de remémoration. 

Il semble découvrir des bribes de sa propre vie en même temps que le lecteur…

 

Le lieu c’est la scierie.

Visiblement, elle n’a pas toujours été là : « Sur le grand terrain désert de la scierie s’élevèrent bientôt, néanmoins, avec une parfaite régularité, ces monceaux de troncs et ces piles de planches qui semblèrent au cours des années prendre le caractère des choses immuables, comme les grandes collines et la forêt. »

Elle fixe, aimante, rassemble, retient.

Henri y travaille. Il y accomplit des tâches ingrates, pénibles et répétitives. Pas du genre à se plaindre pour autant : « la scierie, Chalfour était employé comme manœuvre pour amener les troncs jusqu’à la scie et pour le transport des planches débitées. Cent fois par jour, il faisait le va-et-vient entre les hangars et la partie du chantier où l’on empilait les planches. Il transportait les planches sur les wagonnets. Mais il chargeait les plots et les longues lattes sur son épaule et, toujours du même pas, il continuait ce va-et-vient. Il lui arrivait aussi de voiturer les sciures. »

Autour de la scierie, un canal, un pont, des collines, une forêt, une voie ferrée. Autant de choses autrement immuables.  

 

L’homme vacille.

Il est sujet à des troubles de la vision : « …Puis Henri distingua de nouveau le fantôme des troncs, la tracée du chemin, enfin les moindres petites choses, l’herbe et les dernières achillées qui fleurissaient encore. »

Il y est sujet depuis longtemps, depuis qu’il a été littéralement ébloui autrefois, dans son enfance, par des gerbes d’eau qu’avaient fait voler les sabots d’un cheval. 

« Peut-on être ébloui par des souvenirs ? ». C’est une des questions essentielles que soulève le livre. 

 

Sur le cheval, c’est Eléonore.

Elle s’évade d’un étrange château pour battre la campagne. 

Gare à ceux qui croisent son chemin ! Elle les accoste, les séduit parfois, les tourmente souvent. Elle les satellise en les entraînant dans son extravagante orbite puis les retient définitivement prisonniers. Elle inocule à ses amants d’un jour un redoutable et mortel poison. C’est la demoiselle des bois aux allures de mante religieuse. Plus d’un y laissera des plumes…

Un paysage se recompose ainsi sous nos yeux au point de nous devenir bientôt familier. A suivre l’homme dans ses incessantes pérégrinations, on en en connaît bien vite les moindres recoins.

L’homme qui le hante, fascine. Il est solitaire et sauvage. 

 

Une aventure qui assurément ne devait pas s’arrêter là, rendue possible par une série de rencontres providentielles qui lui ont permis de se concrétiser aujourd’hui, celles de François Dhôtel, Président d’honneur de l’Association des Amis d’André Dhôtel, de Patrick Reumaux, élève et fidèle de Dhôtel qui signe, en ouverture de cette réédition, un bref et percutant avant-propos et enfin celle d’Olivier Annequin, fin et parfait connaisseur de l’œuvre de Dhôtel, dont la contribution, placée sous le triple signe de la ferveur, de la générosité et de l’amitié s’est avérée déterminante.

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