Hormis la joie de Pierre Andréani

Préface par Michel Ménaché

S’inscrivant dans la veine d’Artaud, du Grand Jeude Roger Gilbert-Lecomte, Pierre Andréani se brûle dans l’encre, à vif. Il a créé sa propre revue,Milagro, éphémère comme tant de  publications qui passent, plus ou moins confidentielles, sans diffusion possible, parfois sans lecteurs hors du cercle intime. Le poète s’est tourné vers quelques unes de celles qui résistent encore, ont accueilli ses premiers textes. S’il n’a encore que peu publié, je reconnais là une voix dérangeante, provocatrice, qui impulse le délire d’une rage nihiliste portée jusqu'au dégoût de vivre... Ce qui tient l'ensemble, c'est le souffle, le rythme syncopé qui nous emporte et nous perd. S’il semble vain pour l’auteur de reconnaître un sens à ce monde insensé, la fièvre langagière alors, en dernier recours, libère la seule réponse possible à ses interrogations existentielles aveugles. En cinq mouvements, une poétique du désordre se dessine, à coups de langue, au dysfonctionnement ludique de la syntaxe, au naufrage assumé de la sémantique. 

 

La poésie déchante, sur le mode de la dégradation jubilatoire, dans le désastre, blasphèmes grinçants d’une mystique transgressive : « et tu te plais / à abjurer, forçant le feu / franchir les bornes, / et vivre à bord. ». La relation à l’autre / à soi, dérive vers le dégoût, en miroir : « le rhume de ton visage me fait hurler, / j’ai envie de te le dire [vomir ton nom] / se présenter au centre du vide… »Antidote à la folie, la rage de l’écriture est ponctuée d’une autodérision salvatrice : « je renverse le matin [mon café] / qui court et serein de sérénité / et hulule humilié et l’ordre par / dessus tout bord, par thérapie. »La parole déborde du trop plein au coup d’arrêt, de l’accumulation à l’ellipse. Un art de la mal-vie : « vivre civilisé comme un os à ronger ».L’avidité du vide, inassouvie !

 

Le lecteur perdrait la raison à prétendre décrypter le poème. Ouvrir ce livre c’est s’ouvrir soi-même, à l’impatience sans dessein, à l’ivresse de la saturation exsangue, à la détresse de l’« asthme spirituel ».Lire et s’abandonner à la jouissance de ce qui vibre dans le souffle, de ce qui résonne en nous de la révolte de cette voix singulière : "j'obéis [j'aboie] à l'ordre du renversement".Refus radical d’un message à décoder : " nous attendrons : / une déroute accomplissant destin - / j'ai annulé la transmission..." 

 

L’éditeur prend le risque, relève le défi. Sous le sceau du tabellion, sans legs, haut le cœur !