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■ Patrick Reumaux (1942-2024)

 

 

Membre d’honneur de la Route inconnue, Patrick Reumaux est décédé le 17 janvier 2024. Il venait d’avoir quatre-vingt-deux ans.

       Tous nos lecteurs savent qu’il avait été l’élève d’André Dhôtel au lycée de Coulommiers, un peu avant 1960, dans les dernières années du professorat de Dhôtel. Partant du principe que ce qui est privé doit rester privé, il ne faisait jamais état de son statut d’ancien élève, si ce n’est, tardivement, dans un texte autobiographique où il évoque une visite de son professeur au château familial du Ru, près de Coulommiers. Mais on sait, par une lettre de Dhôtel à Henri Thomas, que c’est de cette année de philo que date le début de la relation entre les deux hommes que séparaient plus de quarante ans d’âge : « Un de mes élèves de l’an dernier me montre des poésies qui sont belles, qui seront belles surtout lorsqu’elles se dépouilleront. La chose remarquable c’est qu’il n’aime vivre que dans les bois, au point que sa famille (heureusement fortunée) veut lui acheter un petit morceau de forêt dans les Ardennes justement. Il connaît tous les animaux des bois, oiseaux, martres, putois et oiseaux de proie et même les milans, et il sait qu’il y a eu des lynx dans les Ardennes en 1945. » (6 décembre 1959).

 Il n’acheta pas de petit bois dans les Ardennes, mais dès 1961 il vint passer l’été à Semuy, à deux kilomètres du Mont-de-Jeux, d’abord en prenant pension chez Madame Georges puis en achetant, rue du Royet, sa Maison noire (titre de son dernier livre, paru en mai 2023). Et c’est ainsi que le natif d’Alger, où il avait passé son enfance et son adolescence, se fit Ardennais le temps des vacances, pendant plus de soixante ans, jusqu’à l’été dernier.

       Ardennais, mais aussi voisin d’André Dhôtel et, surtout, son ami, son « invraisemblable ami », comme il l’a écrit en conclusion de l’In memoriam qui ouvre l’hommage rendu par la N.R.F. à Dhôtel au moment de sa mort. Le vieil écrivain – vieillesse relative : il venait d’avoir soixante ans – aida le débutant d’à peine vingt ans à faire ses premières armes. Il écrivit une courte préface à son recueil de poèmes L’Enfance de l’oiseleur (1960 ; voir notre cahier n° 11, page 169). Il demanda à son ami Jean-Paul Vaillant de publier ses poèmes dans La Grive (1962) et plus tard il dira dans la revue tout le bien qu’il pensait de ses premiers livres, il le fit entrer dans la Société des Écrivains Ardennais (qu’il présida à partir de 1964), il mit à profit les relations qu’il avait chez Gallimard pour aider son jeune ami à se faire éditer. Georges Lambrichs publia, dans sa collection « Le Chemin » ses trois premiers livres : deux romans d’un dhôtelisme indéniable, ne serait-ce que par leur géographie ardennaise (La Jeune fille qui ressemblait à un cygne en 1965 et Les Fleurs se taisent en 1968) et un recueil de poèmes Ailleurs au monde (1968). Par la suite Gallimard publiera encore cinq livres de Patrick Reumaux, dont L’Ombre du loup, que j’ai rangé parmi mes dix romans français préférés (voir notre bulletin n° 60).

    Mais les « années Gallimard » prirent fin en 1983 et par la suite il publia ses livres chez des éditeurs de moindre renom mais avec qui il se sentait en confiance : Balland, Ramsay, Phébus, Elisabeth Brunet, Anabet, Isolato, Klincksieck, Le Bruit du temps. Son dernier livre, Dialogues avec la Gobeline, qui sera posthume, il l’avait confié à notre ami Alain Chassagneux (éditions Sous le sceau du Tabellion), qui nous en a donné une page en prépublication.

Depuis qu’il était en retraite de ses fonctions de maître de conférence à l’I.U.T. de Saint-Denis (où il eut Michel Chaillou comme collègue), il avait créé la collection « Natura rerum » chez Klincksieck, riche aujourd’hui d’une quarantaine de titres, dont plusieurs sont des traductions, par lui, de ses chers auteurs anglo-saxons. Parmi les derniers titres parus figurent aussi deux livres de lui, L’Artiste en petites choses (avec des dessins de son ami Noël Tuot) et Maison noire. L’octogénaire qu’il était devenu y évoque des personnages de son passé. Parmi eux, André Dhôtel, évidemment.

       Diversité des éditeurs, variété des genres. La bibliographie de Patrick Reumaux est longue de plusieurs dizaines de livres qui traitent aussi bien du Venin des Borgia que des Chasses fragiles (« un flâneur parmi les herbes »), des Derniers des guépards (les Lampedusa) que de sa jeunesse algérienne et de l’imaginaire méditerranéen… et même du curé d’Uruffe (Le Cher corbeau délicieux).  Il avait l’art consommé de n’être jamais là où l’on l’attendait, avec une sainte horreur des sentiers battus et des approches convenues. Les critiques qui se sont intéressés à ses travaux ne s’y sont pas trompés.

Un seul exemple suffira : à propos d’un de ses derniers livres, Les Parias, textes choisis des frère Powys (Le Bruit du temps, 2022), Elisabeth de la Héronnière écrivait sur le site en ligne En attendant Nadeau : « De Patrick Reumaux, poète et traducteur, il ne faut pas attendre un énième commentaire sur les œuvres des Powys, cette extraordinaire fratrie qui ne sut rien faire d’autre que tenir la plume : " Si je devais écrire sur les Powys, ces oiseaux d’or, il me semble que je commencerais par un discours de la méthode afin de ne pas être étouffé par la masse de commentaires de plus ou moins haute volée qui pèsent sur les œuvres et les recouvre d’un couvercle." Rassemblant et enrichissant ici les essais qu’il leur a consacrés au fil des ans, Patrick Reumaux soulève le couvercle et laisse entrer un grand courant d’air, se plaisant à accentuer encore l’impression d’irrationnelle splendeur qui se dégage des écrits du clan Powys. […] Ce que Patrick Reumaux appelle sa « méthode » s’apparente plutôt à une anti-méthode : comme dans nombre de ses ouvrages, c’est une cavalcade botanique, poétique, érotique, ponctuée d’anecdotes pétillantes d’humour et de férocité, qui nous enchante. »

On ne saurait mieux dire.

Patrick Reumaux, c’est aussi une colossale œuvre de traduction (de l’anglais et un peu de l’italien), qui l’a inscrit dans la lignée de Pierre Leyris, l’ami d’André Dhôtel qui fut aussi le sien. Il faut mentionner aussi, bien sûr, ses écrits sur les champignons (il était le spécialiste français des russules, avec appartenance à la Société mycologique de France). Ecrits hautement scientifiques, et non de pure poésie à la Dhôtel (« André Dhôtel a mangé bien des tourtes aux pholiotes mais n’a jamais étudié les champignons, il a fait mieux : il les a aimés et même, il les a rêvés »). Dans les derniers temps, sa santé ne lui permettant plus d’arpenter les bois de l’Argonne ardennaise, il s’était fait une spécialité des taons et autres mouches infréquentables par d’autres que lui, qu’il piégeait dans le jardin de sa maison de Semuy.

Reste à dire un mot de l’important « chapitre Dhôtel » connu, en tout ou partie, de nos lecteurs car qui s’intéresse à Dhôtel ne peut pas ne pas connaître son Honorable Monsieur Dhôtel (La Manufacture, 1984), qui est en fait sa thèse de doctorat, si peu universitaire dans la forme et dans le ton, son Terres de mémoire (Jean-Pierre Delarge, 1979), dont il fut l’ordonnateur et qui nous valut le magnifique « Retour », seul texte autobiographique de Dhôtel, sa préface aux poèmes de La Vie passagère (Phébus 1978), sa notice « Dhôtel » dans le dictionnaire des auteurs Laffont-Bompiani. D’autres préfaces, d’autres articles encore.

André Dhôtel avait aidé les débuts de Patrick Reumaux. Dans la décennie 1970, celui-ci lui a bien rendu la pareille en multipliant les initiatives dans l’intérêt de son ami. Outre les publications mentionnées ci-dessus, il y eut à cette époque des entretiens à la radio, des participations communes aux « Entretiens du Polyèdre » de la revue Études, des invitations faites à Dhôtel de préfacer la traduction de Titus errant de Marvyn Peake et du Guide de nulle part et d’ailleurs. Fécondes années soixante-dix.

Et ce service de la cause dhôtelienne ne s’est pas arrêté après la mort de l’écrivain. En 2004, il a signé la notice « André Dhôtel le géographe de l’Ardenne pouilleuse » dans Balades dans les Ardennes (éditions Alexandrines). Plus récemment, à deux reprises il a inclus du Dhôtel dans son catalogue Natura rerum : Le Grand rêve des floraisons en 2018 et Le Vrai mystère des champignons en 2022. Un temps, il a songé à réunir des romans de Dhôtel dans un volume de la collection Quarto, mais cela n’a pu aboutir. En 2022, c’est lui qui conseilla de s’adresser à Anne Weber pour l’écriture de la préface à la réédition de David à l’Arbre vengeur.

Patrick Reumaux a beaucoup fait pour André Dhôtel, mais toujours en n’en faisant qu’à sa tête et en revendiquant son droit à ce qu’on lui fiche la paix.  Il y a peu, un journaliste fit les frais de cette farouche indépendance. Pour le livre Du Côté de chez Dhôtel (Editions Noires Terres, 2020), il voulut le rencontrer. Refus. Beau joueur, le journaliste publia le texte désopilant que Reumaux lui adressa et dont l’extrait suivant ne donne qu’un aperçu : « Non, ai-je répondu à l’auteur de ce livre qui me demandait un entretien, d’abord parce que je me méfie des entretiens sur la littérature (qu’on me foute la paix, merci – en vieillissant j’ai de plus en plus tendance à me prendre pour le chat qui s’en va tout seul) ensuite, parce que, suivant le mauvais exemple de Flann O’Brien, je crois que « non » est une bien meilleure réponse que « oui », sauf si la question est « Voulez-vous un verre de whiskey ? » – Mais je n’ai pas soufflé mot de cette exception – enfin parce qu’il me paraît inimaginable d’avoir à parler de l’amitié, de l’admiration ou de l’amour que j’avais pour André Dhôtel. »

La Route inconnue lui a fichu la paix. Mais je peux témoigner qu’il s’intéressait à ce que nous faisons. Il était venu à notre assemblée générale en 2020. Après la parution de notre cahier n° 9 (Dhôtel et la Grèce) il m’avait envoyé ce message : « Bien reçu le cahier sur la Grèce, vraiment bien fait et intéressant,  avec ces lettres à André Gaillard.  Il y a des années que je me doute que le nom (la note) secret de Dhôtel est le désespoir. » Plus récemment, le journal de Suzanne Briet, dans notre cahier n°17, avait été pour lui une heureuse surprise. À plusieurs reprises, il s’est référé, dans ses propres textes, à ce qui avait été écrit dans nos bulletins par tel ou tel d’entre nous. Et les quelques fois où nous l’avons sollicité, il ne s’est pas dérobé, nous donnant des textes, pour le cahier 13 (Nature), et pour le bulletin en hommage à Philippe Jaccottet. Sa dernière contribution à la cause dhôtelienne, elle aussi posthume, sera le texte qu’il a envoyé à Philippe Blondeau, coordinateur d’un futur numéro de la revue Europe consacré à Dhôtel (voir plus loin).

En 2015, de lui-même, il nous avait donné quatre pages, précédées de cette notule où l’on retrouve son humour ravageur, qui n’épargnait personne, et surtout pas lui, et pas même André Dhôtel. Qui d’autre que lui pouvait se permettre d’écrire que « le Portrait de l’Artiste en Romanichel reste à faire. Dhôtel officier de la légion d’honneur et autres bazars à la fin de sa vie, avait indéniablement un côté voleur de poules, un côté Rom surpris par hasard la main dans le sac. Et, comme les Roms, il braconnait dans le monde immense, chapardant au passage une lumière ici et là. »                                     Voici pour Dhôtel. Et maintenant la notule : « Il y a quelques mois, j’ai retrouvé dans un cahier ces notes oubliées, jamais publiées. D’où sortent-elles ? Mystère et boule de gomme. On dirait la préparation d’une conférence ou d’un colloque. Mais, les conférences, je les évite soigneusement et je fuis coudes au corps dès que j’entends parler d’un colloque. Alors ? Alors, rien. Elles me semblent honorables, ces notes. Bien sûr ennuyeuses et didactiques. Pour ne pas s’ennuyer, il faut les prendre pour des cancans. »                              

Il y a aussi cette note de présentation des entretiens qu’il avait menés sur France Culture (bulletin n° 25). Refusant que Le Pays où l’on n’arrive jamais soit mentionné – comme il l’avait banni de sa thèse – il avait coupé au montage toutes les allusions au trop fameux roman. Voyant Dhôtel se baisser vers les morceaux de bandes tombés à terre, il lui en demanda la raison : «Vous voyez bien, je ramasse mon œuvre ».                                                      Le 17 janvier, le chat s’en est allé tout seul, mais cette fois nous ne le reverrons plus.

 

Roland Frankart

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