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Les rues dans l'aurore - André Dhôtel

 Extrait

                  Dans le n°1 des cahiers André Dhôtel, en 2003, Catherine Geoffroy évoquait, dans un texte intitulé « Mes rues dans l’aurore », la forte impression que lui avait laissé cette lecture : « S’il y a plusieurs façons d’entrer dans un livre, l’œuvre d’André Dhôtel n’est pas de celles qui vous soulèvent pour vous emporter dans un autre monde, mais en vous glissant dans ses innombrables interstices, vous vous y retrouverez tout entier. Ce n’est pas une littérature d’évasion qui vous dépayse et vous fait oublier qui vous êtes, au contraire. J’y vois plutôt ce verre grossissant que Proust voulait tendre au lecteur pour qu’il devienne le propre lecteur de soi-même. »

                  Au fil de son argumentaire et de manière incidente, Catherine Geoffroy en vient à résumer ainsi, l’intrigue qui se noue autour de Georges, le protagoniste principal : « Il existe dans la petite ville tranquille de Verziers un quartier populaire insalubre, le Siourd, que quelques notables réunis dans une société immobilière, la S. R., ont décidé de réaménager. » L’opposition manifeste de la majorité des habitants à ces menées en fait l’épicentre du roman, la quintessence et le symbole de tous les lieux : « un lieu inaltérable, dégagé de toute contingence et sur lequel la volonté humaine n’a pas de prise, un lieu minéral, organique et humain, mais aussi abstrait, hors du temps… »

                  Dans une de ces embardées dont il a le secret et qui nous laissent pantois (elles se trouvent souvent, judicieusement placées au début d’un chapitre), Dhôtel, suspendant momentanément l’intrigue dont, pour autant, il ne perd jamais le fil, prend le temps de décrire ce quartier, d’une saison l’autre, dans son apparente immutabilité, nous prenant même, pour la circonstance, à témoin :

                  Le Siourd est vraiment curieux en plein été, lorsque les sentiers deviennent durs comme du marbre, et que la poussière blanchit les herbes plus rares. On voit se répandre dans des lieux indéterminés, où personne ne vient à passer, certaines gentianes d’un bleu profond (une variété de la gentiane d’Allemagne). Parfois il se produit aussi une invasion de coquelicots qui fleurissent jusqu’au milieu d’août. Les graminées les plus étranges, comme la digitaire sanguine, poussent contre la pierre des seuils, tandis que les terres surchauffées d’alentour prennent une valeur éblouissante, où les détritus des légumes sont aussi simples et purs que des morceaux d’images. La chaleur en vérité reste intolérable, mais les habitants paraissent ne se soucier guère d’étouffer dans leurs maisonnettes ou d’être aveuglés par la lumière de leurs pistes. Ils vivent avec la plus impitoyable obstination dans l’inconfort où la fortune les place. (…)

                  En hiver, dès que la neige s’étend partout, le Siourd revêt encore une beauté plus intense que sous le soleil de la canicule. Toutes les cheminées y fument, car les gens ne sont pas en peine de trouver du bois dans la forêt ou dans les chantiers de Casteaux, et le fin brouillard de ces fumées se détache au seuil de la plaine entièrement blanche. C’est alors qu’on s’aperçoit combien le faubourg est vaste : les passées des chemins ne sont que de minces accidents au sein de l’énormité des neiges. Vous retrouveriez certainement dans ces lieux la reproduction exacte des cartes postales d’une fausseté absolue qu’on vend pour Noël. Vous verriez ces toits de travers, chargés de glace et dix fois plus vastes que le corps de logis, mais surtout ces morceaux de haie, ces mares étroites qu’éclaire la violente et providentielle indifférence d’un ciel large. On rencontre beaucoup d’enfants tirant des traîneaux, mais ils parlent peu, et ils passent sans vous regarder. Ils doivent connaître l’immense valeur d’un bâton de nougat enveloppé de papier d’argent : des joies de ce genre suffisent à leur besoin de vérité, même si le froid leur glace le cœur.

                  À relire cet extrait, me revient, néanmoins, en mémoire ce passage de Le Ciel du faubourg (Grasset 1956), qui avait retenu, semble-t-il, mon attention, il y a quelques années. En témoigne ce post-it que je ne me souvenais pas y avoir laissé, page 170 : faible interstice par lequel j'avais dû, subrepticement glissé, alors, m’y retrouvant sans doute, tout entier :

                  Il y avait tout au fond de la forêt un ancien hameau effondré, enfoui sous les lierres. Des ormes depuis cent ans avaient crevé les toits. Dans les caves on pouvait voir leurs racines à peu près aussi énormes et inextricables que les arbres eux-mêmes. La place du hameau avait été préservée. Il y poussait des églantiers autour d’une croix de pierre. Il restait aussi l’enseigne de l’auberge accrochée dans un orme qui l’avait arrachée et serrée dans une branche et montée cinq mètres plus haut.